Prendre et lâcher, pour une co-construction parentale
- marienarjouxpro
- 27 janv.
- 4 min de lecture

Les conditionnements genrés : une mécanique invisible qui éloigne les parents
En tant que médiatrice, j'accompagne souvent des couples en cours de séparation ou déjà séparés qui ont du mal à se mettre d'accord sur l'organisation de la garde de leurs enfants. Et très souvent, je retrouve le même schéma de fonctionnement délétère, que j'attribue au pouvoir des conditionnements.
Claire* explique, épuisée, qu’elle a toujours tout géré : les rendez-vous pédiatriques, les menus de la semaine, les lessives, les trajets pour les activités, et même les conflits entre les enfants après l’école. Marc* quant à lui, s’il se sent concerné par ces tâches, répond, sincère : "Ce n'est jamais comme il faut, alors…" – avant d’ajouter, après un silence : "Mais parfois, j’ai l’impression qu’elle me traite comme un incompétent."
Une étude de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) de novembre 2025 indique en effet que lorsque les deux parents travaillent à temps complet, la mère passe en moyenne une heure de plus par jour avec les enfants que le père...
Portées par des générations de modèles où s’occuper des autres équivaut à "être une bonne mère", beaucoup de femmes intériorisent que la maîtrise totale du foyer permet de donner le meilleur à leurs enfants. Cette hyper-responsabilisation devient une compétence invisible – comme respirer.
Les hommes quant à eux se heurtent à un double obstacle : l’absence courante de modèles paternels investis dans "le care", et la peur de mal faire.
Le cercle vicieux de l'absence de partage de responsabilité
Claire confie, navrée: "je n'ai pas confiance". En effet, plus les femmes "gèrent", plus elles développent une méfiance structurelle envers la capacité de leur partenaire à prendre le relais. N'ayant pas eu l'occasion d'expérimenter un partage des tâches, c'est un grand inconnu, et la peur s’invite au cœur du conflit dans lequel Madame refuse la garde alternée que Monsieur revendique comme un droit.
De son côté, Marc est stupéfait et se sent impuissant: "J'aime mes enfants et j'aimerais être présent mais...". Sans apprentissage progressif (comme on l’offrirait à un.e collègue en formation), la moindre erreur – un pull mal lavé, un rendez-vous oublié – est vécue comme une confirmation : "Je n’y arriverai jamais." Et moins Monsieur ose, moins Madame lui confie,... et moins il ose.
Le linge comme sapeur de couple?
Évidemment, Ce n’est pas le linge qui traîne qui éloigne les couples et divise les parents séparés, mais le sentiment de solitude des deux côtés : elle, épuisée par une charge invisible ; lui, culpabilisé ou en retrait, jusqu’à parfois abandonner son rôle de père. En médiation, Claire me dit : "Il ne m’aide pas" et Marc répond: "Elle me critique tout le temps" - deux faces d’une même pièce : l’impossibilité de coopérer dans un système où l’un sur-compense et l’autre se sous-estime.
le conflit comme révélateur
Lors de la médiation, chacun.e prend conscience de ces différences de fonctionnement, en lien avec l'éducation que chacun.e a reçue, en tant qu'homme ou en tant que femme, que ce soit dans le cadre familial ou plus largement sociétal.
Claire peut entendre les obstacles rencontrés par Marc et peut choisir d'être une alliée dans ce mouvement de reconnexion dans le partage des tâches; pour elle, cela passe par "Lâcher", expérimenter de s'appuyer sur Marc et ne plus porter seule la charge mentale familiale.
Marc peut mesurer ce que Claire porte depuis des années et mieux comprendre sa difficulté à faire confiance; pour être un allié dans le système parental, il peut choisir de "Prendre", d'oser faire, en acceptant que cela sera différent de ce que Claire aime faire, de tester pour trouver sa propre méthode d'organisation auprès de ses enfants.
La médiation comme point de départ d'une transformation
Claire et Marc ont finalement choisi de faire des périodes d'essai, comme on le fait dans une entreprise pour laisser le temps de l'apprentissage, et de fixer des points réguliers pour vérifier comment chacun.e vit cette transformation. Par exemple, Claire a d'abord proposé d'identifier quelques tâches à déléguer entièrement (les trajets du mercredi, les rendez-vous d'orthodontie, le choix des chaussures d'hiver) et s'est engagée à accepter qu’elles soient faites différemment. Marc a demandé à Claire qu'elle ne lui fasse aucun retour hors de leurs rendez-vous mensuels et a pris contact avec un groupe de pères pour s'inspirer, trouver des ressources (podcast, lectures, ateliers) et avoir du soutien. Cela lui permet de déconstruire l'idée que s'occuper des enfants est une tâche féminine.
Ces conditionnements ne disparaîtront pas en une génération. Mais chaque petit pas compte : quand Marc a préparé seul le goûter d’anniversaire de son fils, ou quand Claire a laissé son partenaire gérer (mal) la lessive sans intervenir, ils ont réappris à se faire confiance. La médiation peut être cet espace où l’on ose dire : "Je ne sais pas faire, apprends-moi" et où l’on redécouvre que la parentalité se co-construit.
*Les prénoms sont fictifs, de même que les situations présentées, qui sont inspirées de mes expériences et ne racontent pas la situation de personnes réelles. Cet article a été rédigé avec l'aide du Chat.


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